La société comorienne est aujourd’hui confrontée à une crise sociale profonde dont les racines s’ancrent dans l’histoire même de l’organisation de ses villages et de ses villes. Cette crise tire son origine de l’absence d’un véritable État central moderne, capable d’organiser, documenter et sécuriser la propriété foncière. Cette carence structurelle continue d’alimenter des conflits violents entre familles, villages et régions.
Historiquement, la terre revêt une signification sacrée et intime dans la société matrilinéaire comorienne. Elle n’est pas seulement un bien matériel : elle incarne le foyer, la mémoire, l’identité et la continuité du clan familial, le « Hinye ». Au cœur de cette tradition, le système d’héritage foncier appelé Manyahuli permettait à la mère de transmettre la terre à ses filles, assurant ainsi la pérennité du foyer maternel, le Nya, sur les terres ancestrales. Ce territoire abritait non seulement la maison et la ferme, mais également le cimetière tribal, le djando ou daho. Défendre la terre, c’était défendre l’existence même de la famille élargie, du village (Mdji), et parfois de la région (Bavu), autrefois théâtre de luttes entre sultans.
Avec l’abolition des sultanats et l’arrivée du colonialisme français, de nombreuses terres ont été confisquées et redistribuées à des colons pour des projets agricoles, sans mise en place d’un système moderne d’enregistrement foncier. Le système traditionnel a perduré, chaque famille connaissant oralement les limites de ses terres. Tant que la population restait faible et les terres abondantes, cela ne posait pas de problème majeur.
Cependant, la croissance démographique et l’expansion urbaine ont rendu ce système archaïque inadapté aux réalités contemporaines. Les terres communautaires comme les Arudhwi za Mdji ou les Waqf, autrefois sources de cohésion et de services publics, sont devenues des objets de contestation. Faute d’une politique foncière claire, les autorités successives n’ont pas su anticiper ni gérer les tensions grandissantes.
Aujourd’hui, la crise foncière est devenue un véritable clivage social, menaçant la paix civile et révélant l’impuissance de l’État à imposer l’ordre et à encadrer les dynamiques de développement. Chaque année, des affrontements violents éclatent entre familles ou villages voisins. Des projets d’intérêt public – tels que des décharges, des projets touristiques ou agricoles – sont régulièrement bloqués ou rejetés par les communautés locales, à l’instar du projet Mamadou à Fenmbouani. Aucun cadre juridique clair ne permet d’arbitrer sereinement entre les intérêts de l’État et ceux des populations locales.
La diaspora comorienne, qui investit massivement dans le foncier, en est la première victime. Nombre de ses membres ont vu leurs biens détruits ou leurs projets anéantis dans des conflits entre clans ou villages.
Il est urgent de reconnaître que sans réforme foncière, aucun projet de développement durable ne pourra voir le jour. La crise foncière n’est pas seulement un problème local ou technique ; elle est un enjeu national, existentiel. Elle interroge notre capacité à construire un État de droit, à garantir la justice et à offrir des perspectives d’avenir à notre jeunesse.
Alors, une question demeure : l’État comorien prendra-t-il enfin la mesure de cette crise pour y apporter une solution radicale, juste et durable ? Il y va de notre cohésion sociale, de notre paix civile, et de l’avenir même de notre nation.

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